Puisque l’on ne peut avoir les meilleurs,  il faut donc prendre les médiocres !

December 20, 2016

Le 5 juin 1722 meurt Joseph Kuhnau, Thomaskantor de l'église Saint-Thomas de Leipzig, à l'âge de 62 ans. Ce musicien aujourd'hui un peu oublié a pourtant fortement influencé la musique allemande. En plus de ses qualités musicales, c'était un juriste, un mathématicien et un spécialiste des langues anciennes. Le Kantor occupe une fonction prestigieuse qui existe depuis 1212 (1), il doit composer, diriger le fameux chœur composé alors de 54 garçons, et leur enseigner le latin. Il faut donc un homme tout aussi exceptionnel pour le remplacer.

Le Conseil Municipal propose officiellement  le poste à Telemann. Il n'y a pas photo: il a fait ses études universitaires à Leipzig, y a fondé un orchestre, le Collegium Musicum, y a été directeur de l’opéra, directeur musical de l'église universitaire, et a déjà composé des cantates pour le chœur de l'église Saint-Thomas. Il occupe  depuis 1721 le prestigieux poste de directeur musical des 5 églises principales de Hambourg.

 

Teleman négocie, se fait faire un poste sur mesure et à sa démesure, il accepte. La ville de Hambourg, avertie, fait barrage pour le conserver et lui propose une forte augmentation de sa rémunération. Du côté de Leipzig, on ne peut pas suivre, la rémunération du cantor étant peu élevée, complexe et figée par des règlements très anciens. Comme aujourd’hui dans le monde du sport et dans d’autres, la super-vedette rejoint le « club » le plus offrant.

 

Le Conseil déclenche donc le plan B. Il contacte  un ancien élève de Saint Thomas, Christoph Graupner, alors maître de chapelle à Darmstadt. La ville de Darmstadt connaît de graves  difficultés financières et le budget de la culture est le premier à être sacrifié, tout comme à notre époque... on ferme le théâtre français et ensuite l'opéra.  Christoph Graupner n'a pas été payé depuis depuis plus d'un an, certains musiciens depuis plus de 5, un de ses musiciens, Briegel, est même mort de faim. Cette offre d'emploi est donc  providentielle pour une famille dans la disette et un compositeur prolifique qui ne peut même plus se payer ni plumes ni papier pour composer sans affamer ses enfants.

Qui connaît Christoph Graupner aujourd'hui ? Il était pourtant célèbre à l'époque. Il nous a légué une œuvre immense qui nous est parvenue dans son intégralité: 1442 cantates, 113 symphonies, 44 concertos, 80 suites, 36 sonates et 8 opéras. Ses cantates notamment sont magnifiques et souvent originalement orchestrées avec des instruments inhabituels: chalumeau, corno di selva, violetta, hautbois d'amour et mêmes clarinettes. Un travail du son très moderne pour l’époque, de l'audace dans les formes,  mais un discours musical qui parfois n'est plus à notre goût, notamment dans son œuvre pour le clavecin.

 

Christoph Graupner accepte donc le poste avec l'enthousiasme de l'affamé, ce que sachant, son patron, soit-disant ruiné, lui paie immédiatement arriérés et indemnités de retard, le nomme à vie sur son poste, double son salaire, l'assure sur la vie et embauche ses fils... Graupner va lui aussi au plus offrant et voilà notre auguste conseil revenu au point de départ faute de pouvoir surenchérir sur le montant du transfert.

À contre-cœur, le Conseil décide d'examiner les candidatures des "médiocres": Kauffman, Schott, Heckel et Bach notamment. Ce dernier, prisonnier de  son image de virtuose du clavier, ce qui n'intéressait en rien le rigoureux conseil luthérien, n'avait pas bonne presse mais avait l'avantage d'être recommandé par le célèbre Telemann (2). Le Conseil le retient avec d'énormes réticences. On fait subir à Bach de nombreuses humiliations: il doit accepter une réduction de son salaire, sa femme n'a plus le droit de faire de la musique, ce qui prive la nombreuse famille (3) d'une part importante de ses revenus, et pire que tout il doit s'engager par écrit à respecter d'innombrables et absconses obligations, parmi lesquelles "aménager la musique, afin qu'elle ne dure pas trop longtemps et incite à la piété" ou obéir au doigt et à l'œil au moindre subalterne d'une hiérarchie municipale pléthorique et confuse dans son organisation.

Mais le poste intéresse Bach pour l'éducation de ses enfants (3), il accepte tout, est élu le 4 mai 1723 et officiellement intronisé le 1er juin, à l'issue d'une sorte de mercato qui aura duré près d'un an. Il réussira tout de même par la suite à se faire dispenser de l'enseignement du latin.

Bach restera à Leipzig jusqu’à son décès en 1750 et son fils Carl-Philip-Emmanuel succèdera à Telemann à Hambourg.

 

Notons que Bach, Graupner et Telemann furent tous trois atteints de cécité au soir de leurs vies, en cela la nature leur a donné le même sort. 

 

Si Telemann ou Graupner avaient accepté le poste de Cantor, que saurions-nous de Bach aujourd'hui et de sa musique? Nul ne peut répondre à cette question, mais un fait est certain et vient renforcer le doute: C'est à Leipzig que Bach a composé ses plus grands chefs-d'œuvres.

 

Il y a quand même une morale à cette histoire bien contemporaine de gros sous, de pouvoir, de marchandages, d'humiliations et de turpitudes: des trois personnages, le premier a répondu à l'appel de son portefeuille, le second à celui, bien légitime, de son estomac et le troisième a écouté la voix de son cœur; c'est ce dernier qui reste pour nous le plus grand des trois, et certainement un des plus grands musiciens de tous les temps.

1 - La fonction est occupée aujourd'hui, depuis le 23 mai 2016, par Gotthold Schwarz, musicien baroque réputé et ancien membre du chœur de Saint-Thomas, lequel est composé aujourd'hui de 100 garçons.

 

2 - Après avoir appris que Bach avait été choisi, Graupner écrivit au conseil municipal en assurant que Bach était « un musicien aussi expert à l'orgue qu'en matière d'œuvres religieuses et de chapelle » et un homme qui « exécutera honnêtement et correctement les fonctions à lui confiées » . Sûrement moins affamé, il avait donc besoin de se justifier, peut-être même éprouvait-il des regrets. 

 

3 - Jean-Sebastien Bach a eu 20 enfants, 7 de sa première femme Barbara et 13 de la seconde, Anna-Magdalena. Neuf seulement on atteint l’âge adulte.

 

4 - Largement autodidacte, il souffrait de son absence de diplômes universitaires et souhaitait déménager dans une ville universitaire pour permettre à ses enfants de faire des études supérieures.

 

NOTE: Le titre de cet article est une citation réelle et littérale d'un extrait d'une correspondance rédigée par un membre du Conseil Municipal de Leipzig à l'occasion de cette affaire.

 

 

 

 

 

 

 

Share on Facebook
Share on Twitter
Please reload

Posts à l'affiche

Le « Bon Goût Français » de M. Rameau

January 19, 2017

1/4
Please reload

Posts Récents
Please reload

Archives
Please reload

Rechercher par Tags